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Joseph A. Mc Phillips III
Le 12 juin dernier, la Cité du Détroit s’est couvert d’un voile noir, en apprenant la disparition accidentelle du meilleur de ses fils d’Amérique : Joseph A. Mc Phillips III. Directeur de l’École Américaine de Tanger et incomparable metteur en scène de théâtre, il jouait le premier acte de son existence alors que le Maroc venait de recouvrir son indépendance et que Tanger savourait les derniers éclats de son statut international. Le jeune homme s’ennuyait alors comme il se doit, dans les couloirs feutrés de Princeton University. Et celui que l’on surnommait « Rebel » prenait la poudre d’escampette, pour aller voir à New York les premières de Tennessee Williams. Car ce fils de la vieille Amérique méridionale étouffait sous cette très précise ambition de vivre libre, venue du fin fond de l’Alabama, d’un bout d’homme du Sud à l’air renfrogné et vainqueur, d’un Fitzgerald qui était aussi, avide de ciels nouveaux, de déserts sans fin où l’on pourrait enfin percer les plus anciens secrets du Monde.
C’est en compagnie de son camarade John Hopkins, qui devient l’écrivain que l’on sait, et d’une célèbre moto surnommée Le Nil Blanc que Mc Phillips, après un long périple en Orient, débarque à Tanger un beau jour de septembre 1962. On dit qu’ils traversèrent le port le visage béat, que passées les portes de la Médina, ils entendirent déjà cette musique familière qui donnent le sentiment d’être chez soi, à l’Hôtel Olid, au cœur de la vielle ville. On dit aussi qu’ils succombèrent l’un et l’autre par tant de grâce, sur les terrasses suspendues au ciel du Café Haffa, qu’en regardant le Monde ancien de ce promontoire, ils eurent des envies d’empereur romain, perçurent l’illusion du bonheur et firent des serments d’adolescents pour l’éternité. Il se coiffe très vite de la toque professorale à l’École Américaine de Tanger. Un peu moins d’un demi-siècle plus tard, l’école - dont sa semblable de Marrakech a ouvert il y a deux ans - accueille plus de 12 nationalités différentes dont une majorité de marocains. Joe Mc Phillips, son Directeur pendant 37 tenait plus que tout à maintenir l’excellence de l’éducation dispensée ici à plus de 300 élèves, afin de donner une juste illustration du système éducatif à l’américaine dans la grande tradition. Mais sa grande oeuvre restera le théâtre. Il a monté ses pièces sur toutes les scènes de Tanger, depuis la création au sein de l’école de la Dramatic Society en 1964. Il mit en scène les plus grands textes dramatiques, ceux de Shakespeare bien sûr, d’Euripide, Camus, Sophocle, Peter Schaffer... On se souvient encore avec émotion, de la pièce de Tennessee Williams Camino Real dont l'auteur avait eu l’idée de la première version assis à une terrasse du Petit Socco et qui fut jouée à la même place il y a six ans, dans une magique communion entre lieu, public, texte et comédiens. Le metteur en scène su rassembler les talents de ses amis, les plus grands artistes de la ville, autour de ses créations : Marguerite Mc Bey signera quelques affiches, Brian Gysin grimera les comédiens de ses couleurs, Paul Bowles lui écrit la musique. Son épouse Jane fournit la nouvelle Camp Cataract que Mc Phillips adaptera pour le théâtre en 1984. Yves Saint-Laurent dessinera les costumes pour l’Hippolyte et les Bacchantes d’Euripide et réalise alors des centaines d’esquisses et de croquis, conservés religieusement par Joe dans sa maison gris-bleue rappelant l’Alabama d’Ancien Régime. Perchée sur un coteau de la Vieille Montagne et entourée d’un jardin moutonné d’arbustes taillées par le vent, la demeure dominant le Détroit recèle d’innombrables souvenirs d’un certain art de vivre à l’américaine, quand le Nouveau Monde échouait sur les côtes de la Cité ce qu’il avait de meilleur. Et c'est sans doute ce meilleur dont on se souviendra, évoqué avec humour par John Hopkins lors des funérailles de son ami ; c'est une tape dans le dos qui vous donne le courage d'abattre une montagne, un sourire lancé vers le large, noyé dans un éclat de rire franc. C'est l'image qui reste à jamais. Une image en musique, qui est aussi le meilleur : la Chaconne de Bach, une variation, qu'importe ; c'est ainsi qu'il tutoyait les anges. Lu 2989 fois
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