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PAUL BOWLES, le dernier Nabab



PAUL BOWLES, le dernier Nabab
"II n'y a pas de deuxième acte dans les vies américaines", écrivait Francis Scott Fitzgerald. Paul Bowles a fait admirablement mentir la sentence de son glorieux prédécesseur. À la mort de sa femme, Jane, alors qu'il prenait progressivement sa retraite de l'écriture, il est passé ainsi du statut de star des lettres à celui, plus rare, de mythe vivant. En guise de mythe, dans l'appartement où il nous reçoit, je tombe sur un vieil homme en pyjama, plié en deux sur son lit, avec une casquette blanche des Lakers vissée sur la tête. « Je ne m'attendais pas à vous voir fagoté ainsi, lui dis-je.
- Moi non plus, s'amuse-t-il, personne ne s'y attendait !"


- Certains de vos lecteurs vous ont découvert, vous et votre œuvre, à travers les écrivains de la Beat Génération. Quels étaient vos rapports avec ce groupe de personnes ?
- Je n'avais rien en commun avec eux, si ce n'est qu'ils fumaient du kif, et moi aussi. C'est tout. Je crois d'ailleurs que c'est pour ça qu'ils sont venus ici, à Tanger. Parce qu'il était facile de s'en procurer, que c'était bon marché et que ça ne coûtait pratiquement rien. (Un silence.)
J'aimais bien, oui, quelqu'un comme Allen Ginsberg, une personnalité tellement spéciale. Je me souviens d'une fois où j'avais accepté de l'accompagner dans la 57 ème rue, à New York, dans un restaurant très élégant, très chic. Et Allen a eu alors l'idée de défaire son pantalon et de montrer son sexe à tout le monde. Et il n'était même pas saoul ! Il y avait là Jack Kerouac, Gregory Corso, Peter Orlovsky... Alors le seul qui a fait ça avec Allen, ce fut Orlovsky. Corso, lui, ne voulait pas. Kerouac non plus. Mais de toute façon, personne ne fait jamais ce genre de choses dans un restaurant. Jamais !
- William Burroughs raconte qu'il est venu, lui, à Tanger, après avoir lu Let It Come Down...
- Pourquoi ce livre-là ? C'est étrange. Habituellement, la plupart des gens qui viennent me voir ne me parlent que de mon premier roman, Un thé au Sahara. Mais rarement du second, Après toi le déluge. La raison peut-être est que l'action de ce roman se déroule à Tanger.
- Peut-être aussi que le Tanger que vous décrivez alors, au moment où vous l'écriviez, était déjà en train de disparaître...
- Mais tout est toujours en train de disparaître, quand il s'agit du Maroc ! Parce que le Maroc lui-même disparaît. Chaque minute ça devient moins marocain, plus européen. C'est-à-dire, moins intéressant pour un touriste comme moi.
- Mais vous n'êtes pas un touriste !?....
- Qu'est ce que je suis, alors, si je ne suis pas un touriste ? Je suis un touriste, qui est venu se transplanter ici.
- Dans votre jeunesse, vous avez également rencontré le mouvement surréaliste. Cela a-t-il eu une incidence sur votre travail ?
- Sur ma méthode de travail, oui, mais pas sur le contenu. C'était surtout pour moi un très bon moyen pour travailler.
- Vous faites référence-là à l'écriture automatique?
- Oui. Et je parle surtout de la connexion entre la vie souterraine, subconsciente, et la réalité. Ça me donnait un moyen pour "voir" la vie.
- Est-ce que vous utilisez les drogues dans le même sens - c'est-à-dire comme un champ d'expérimentation pour votre écriture - ou bien en tant que simple récréation?
- Le kif. J'utilisais le kif seulement. Parce que je suis de nature très impatiente. Quand je travaillais, il fallait que je me lève toutes les vingt minutes, pour faire le tour de ma chambre. Mais le kif m'aidait à me concentrer. Grâce à lui, je pouvais rester une demi-heure, même trois quarts d'heure, sans bouger.
- Vous parliez tout à l'heure de connexion entre la vie souterraine et la réalité. Lorsque vous travailliez sur Un thé au Sahara, le passage de la mort de Port, votre héros, vous a causé un problème et vous vous en êtes alors remis au maajoun. C'est le maajoun qui vous a donné l'élan nécessaire pour décrire ce passage ?
- Oui. Mais cette fois-là seulement. Je l'ai pris à l'extérieur, sur la Vieille Montagne. Je n'avais jamais essayé jusque-là, mais l'effet était extraordinaire. Je suis descendu ensuite à
ma petite maison, je me suis couché et là, j'ai essayé d'imaginer comment la mort serait. Le lendemain, heureusement, je n'avais rien oublié et j'ai revécu en écrivant ce que j'avais imaginé.
-Vous avez aidé à débuter et à faire connaître dans le monde des écrivains marocains Layachi, M'rabet et Choukri, qui aujourd'hui se retournent contre vous. Cette situation vous rend-elle amer ?
- Non. Je ne prends pas au sérieux les schizophrènes.
- M'rabet et Choukri sont des schizophrènes ?!
- M'rabet, pas vraiment. Mais Çhoukri, lui, il a vraiment dépassé la limite... Je ne comprends vraiment rien à ces histoires.... Mais je crois qu'il faut toujours s'attendre à être attaqué par les gens qu'on aide. La raison de cela doit probablement être tout à fait explicable dans un sens freudien : les gens aiment être aidés, mais ils n'aiment pas celui qui aide.
- Quel est le plus beau paysage ou lieu que vous ayez vu au Maroc ?
- La vallée d'Ameln est magnifique. Mais on m'a dit qu'on est en train de l'abîmer.
- Oui. Ils ont amené l'électricité dans les petits villages. Et qui dit l'électricité, dit la télévision, la parabole, c'est-à-dire une autre vie, un monde qui change...
- Mais la télévision n'abîme que l'esprit humain, tandis que l'électricité abîme les choses physiques. C'est plus grave pour moi, car l'esprit humain m'est égal. Parce que ce qui est
humain, ou seulement animal, à mes yeux, ne se distingue pas... En fait, je me nomme "touriste" parce que je voudrais que le Maroc soit tel que je l'ai connu quand je suis venu ici pour la première fois. En 1931. Et bien sûr, ça a énormément changé. Je voudrais que ça reste "pittoresque". Mais il y a des gens qui rentrent là-dedans et qui ne veulent pas être pittoresques, ni surtout que tout ça garde un aspect pittoresque.
- Quel est le plus beau paysage ou l'endroit le plus magique que vous ayez vu au cours de vos voyages?
-Le Sahara algérien m'a beaucoup impressionné. Parce qu'il n'y a rien. Pas d'animaux, pas de buisson, pas même une pierre. Surtout personne. Rien. Ni mort ni vivant... Ce qui est beau, pour moi, c'est l'absence de tout. Ce n'est pas exactement ce qu'admire la plupart des gens, j'en conviens, mais c'est ce que j'aime. Le vide. Le néant. Précisément ce que l'on ne trouve jamais. On est toujours dans la vie, vous savez. Même si l'on cherche le silence, il y a le vent qui souffle, ou alors le bruit de nos pas, pour nous occuper les oreilles. On cherche rien, n'est-ce pas ? Et ça, c'est dur à trouver ! (rire.)
-Vous avez la lune, l'espace. Là-bas, il n'y a absolument rien...
- Oui. On a la lune, mais on est sur terre malheureusement.
- Parmi tous les artistes et écrivains que vous avez pu rencontrer au cours de votre existence, quel est celui que vous admirez le plus ou dont vous vous sentez le plus
proche?
- J'ai beaucoup aimé La nausée de Sartre.
-Vous avez rencontré Sartre. A New York, je crois ?
- Non, A Washington. Mais je l'ai vu souvent à New York.
- Il vous a impressionné en tant que personne ?
- Non, il était un peu aigre. Mais je ne le jugeais pas d'après ce que je voyais, ni d'après sa conversation. Parce que je savais qu'à l'intérieur il y avait quelque chose qui valait la
peine. Et bien sûr, c'est la seule chose qui compte.
- Imaginons aujourd'hui que vous ne puissiez plus résider à Tanger, où aimeriez-vous vivre alors ?
- Sur la lune ! (rire). Non, sérieusement... En Asie ? J'ai déjà vécu au Sri Lanka. Mais maintenant c'est impossible. À cause des guérillas. C'est la même chose en Amérique
Latine : on ne trouve vraiment nulle part le calme. L'Amérique du Nord, alors ? Jamais. J'y suis né, mais ce n'est pas une raison pour y retourner. C'est un endroit très malsain.
- À quel niveau ?
- Parce qu'il règne une hypocrisie incroyable aux Etats-Unis.
Et ce n'est pas sérieux. Alors oui, je crois qu'on peut y vivre, mais sans plaisir ».

Entretien réalisé par Antoine Puech


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